Le « Memento mori » dans la conscience médiévale 1/3 : Le « Dit des trois morts et des trois vifs »

melfi_santa margherita - Copie

C’est alors que les populations connaissent, au Moyen Âge tardif, une baisse générale du niveau moral, et que la légitimité du pouvoir temporel de l’Eglise est mise en doute, que s’installe dans les consciences une nouvelle spiritualité. Le monde occidental, à cette époque, doit en effet faire face, non seulement aux épidémies, notamment la peste noire entre 1347 et 1352, mais également à la famine, tandis que les grandes puissances subissent les conflits : la guerre de cent ans, mais aussi l’opposition des Guelfes et des Gibelins en Italie, voyant la papauté réduite à s’échapper à Avignon, de 1305 à 1376, sous l’hostilité des impérialistes et des grandes familles romaines voulant s’emparer du trône pontifical. De retour à Rome, la pression exercée par le peuple romain oblige les cardinaux, en majorité français, à élire un pape italien, Urbain VI, réformateur autoritaire dont ils remettent vite en cause le pouvoir mal acquis. Ils réorganisent un conclave et élisent un antipape, Clément VII. C’est le début de ce que l’on appelle, le Grand Schisme d’Occident, divisant l’Europe pendant près de quarante ans, de 1378 à 1417, entre l’autorité des papes de Rome et celle des papes d’Avignon.

C’est dans ce contexte, où la mort apparaît particulièrement menaçante, qu’elle se place aussi au centre des préoccupations morales et religieuses. Car dans l’esprit médiéval, elle frappe avant tout afin de punir le pécheur. Inévitable et cruelle, c’est par la volonté de Dieu qu’elle intervient pour faire justice sur l’humanité impure. Mais alors que l’enveloppe charnelle périe, comme le rappellent les représentations cadavériques des églises, il est maintenant possible de sauver son âme qui, elle, est immortelle. C’est ce qu’enseignent les prédicateurs des ordres mendiants dans leurs sermons publics, cherchant, dans cette nouvelle sensibilité face à la mort omniprésente, à orienter le regard du fidèle vers un au-delà qui peut être meilleur. Mais il lui faut, afin d’être assuré du Salut dans l’immortalité, purifier son âme en menant une existence terrestre pénitente et exemplaire, dédiée à son prochain, à l’Eglise et à la dévotion. Ces activités ont pour but de préparer le fidèle au jugement individuel qu’il subit lors de sa mort, et de lui ouvrir les portes du Paradis.

Afin de rendre les foules sensible à cet enseignement, les prédicateurs utilisent notamment le procédé rhétorique de l’exemplum. Il s’agit de véhiculer des valeurs morales à l’aide d’un langage référentiel adapté au public visé. Les sermons sont donc agrémentés de récits, souvent empruntés à la culture populaire ou mettant en scène des personnages connus aux vertus avérées, faisant parfois appel à un support visuel rendant l’anecdote plus vivante. Certains thèmes, comme les récits d’apparitions, étaient entretenus par les prédicateurs car inspiraient la crainte, véritable moteur dans la recherche du Salut. D’origine plus populaire, bien que contribuant tout autant à la méditation sur la mort, le premier thème qui nous intéresse met en scène un jeu de miroir incitant les vaniteux à un retour sur leur existence caduque.  

  • Le Dit des trois morts et des trois vifs: « Nous fument ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes »

Ce thème, qui apparaît dans la seconde moitié du XIIIe siècle sous sa forme littéraire en Occident, met en scène trois jeunes nobles cavaliers se retrouvant face à face avec trois cadavres en décomposition qui se raniment à leur présence. Le récit de cette rencontre bénéficie d’une grande fortune dans toute l’Europe jusqu’au XVe siècle. Comme la grande majorité des textes médiévaux, il fit, au fur et à mesure de ses transmissions, l’objet de divers remaniements ; cinq versions en langue française sont en effet connues à ce jours, ainsi que trois en allemand, une en italien et une en latin, chacune ayant bénéficié d’une large diffusion. Bien qu’il soit certain que les écrits français soient antérieurs aux rédactions en langues étrangères, l’on ne connaît ni l’ordre de composition des Dits, ni leurs origines, que certains attribuent à un dicton que l’on retrouve en Arabie, bien avant le VIe siècle, dans un poème attribué à Mouddhadh, roi de la Mecque, qui écrit « Sais-tu ce que disent les tombes ? Elles disent : nous fûmes ce que vous êtes, vous serez ce que nous somme ». Enfin, certaines hypothèses proposent une prédominance de l’image sur l’écrit, les plus anciennes représentations du thème datant du début du XIIIe siècle, notamment à Metz, aujourd’hui détruite, mais aussi à Melfi (image en-tête), en Italie. Il y connu une très grande vogue, s’insérant dans le genre des Contrasti dont l’idée première est de « donner une apparence concrète à des faits, à des idées abstraites que l’on oppose pour mieux les animer. » 1 Ici, comme nous l’avons évoqué, il prend la forme d’un récit d’apparition, « utilisé par les prédicateurs pour inspirer une crainte salutaire aux inconscients et inciter à la pénitence »2.

1trium02

Buffalmacco Buonamico, Triomphe de la Mort (détail), 1335-1340, fresque, Camposanto, Pise

Car si les morts se raniment, c’est qu’ils ont une leçon à apporter aux vivants: le premier en effet, tantôt duc, évêque ou pape, selon la version, rappelle que la mort est inévitable. Le second, parfois comte ou cardinal, insiste sur la folie des hommes qui se détournent du Paradis pour les biens terrestres, tandis que le troisième, marquis, roi ou notaire du pape, menace quant à lui les mortels de la justice divine qui peut se venger à tout moment. Parmi les jeunes nobles, le premier se lamente sur la nécessité de mourir et les misères de cette vie. Le second se repent de son aveuglement alors que le troisième fait remarquer que Dieu ne veut point leur perte, car cette apparition qu’il leur envoie doit pouvoir leur servir d’exemple. Cette histoire, dans certaines versions, est racontée par un ermite que l’on associe à saint Macaire, Père du Désert, qui invite les vivants à la réflexion et à la méditation sur leur sort.

Ainsi abandonnent-ils les vanités de ce monde, généralement présentes dans l’iconographie à travers la représentation de la pratique de la chasse au vol. Celle-ci n’est pourtant décrite que dans l’une des versions françaises du poème, postérieure à certaines images dans lesquelles elle est donc incluse, non pas en tant qu’élément narratif, mais comme détail à valeur symbolique attestant, au moins pour cette version écrite, d’une prédominance de l’art visuel. Activité réservée à la noblesse, la fauconnerie est particulièrement appréciée par les plus aisés et participe d’un rituel de monstration où pouvoir et richesse sont en jeu. Elle prend très vite une connotation négative chez les clercs, qui l’associent dans les poèmes moraux et exemplaires, à une activité détournant des réalités supérieures. Autrement dit, le fauconnier s’apparente au pécheur oubliant le Salut pour les fugaces plaisirs terrestres. Le faucon, dans ce cas, image du noble jeune, beau et orgueilleux, renvoie donc à la vie passée des pécheurs se repentant de leurs actes. Attribut social renvoyant aux mœurs courtoises et ainsi inscrit dans la symbolique de la pénitence, il apparaît donc dans l’ensemble des thèmes mettant en jeu la mort, puisqu’elle saisit tous les mortels, même les plus riches et les plus glorieux d’entre eux. Ce présage envoyé par Dieu est donc à interpréter comme une prévention contre le péché par l’attaque de la vanité et de l’ostentation.

Blandine C.

________________________________________________________

Notes bibliographiques:

  1. GLIXELLI Stefan, Les cinq poèmes des trois morts et des trois vifs, (thèse), Paris, Champion, 1914
  2.  TENENTI Alberto, La vie et la mort à travers l’art du XVe siècle, Paris, Armand Colin1952
  • GUERRY Liliane, Le thème du « Triomphe de la Mort » dans la peinture italienne, Paris, Maisonneuve, 195

Compléments:

 

PASCAL QUIGNARD, TOUS LES MATINS DU MONDE, 1991

L’AUTEUR

Pascal Quignard, Photographie Anonyme

Pascal Quignard, Photographie Anonyme

Après des études de philosophie, Pascal Quignard, né en 1948, a travaillé dans une maison d’édition. En 1976, il entre au comité de lecture des éditions Gallimard. Il continue sa carrière dans la maison Gallimard et devient secrétaire général pour le développement éditorial.

Il a écrit plusieurs romans parmi lesquels on retrouve des thèmes récurrents comme la mort, la musique, la nostalgie etc. Ses intérêts le portent vers les langues et les littératures anciennes ainsi que la musique.

Il s’essaie au piano, à l’orgue, au violoncelle, au violon et à l’alto. D’où, sans doute, la rédaction d’une histoire autour de la musique que procure la viole ou viole de gambe (instrument aristocratique de la Renaissance: ancêtre du violoncelle): Tous les Matins du Monde en 1991.

LE ROMAN

Pascal Quignard, Tous les Matins du Monde, 1991, couverture du roman

Pascal Quignard, Tous les Matins du Monde, 1991, couverture du roman

Pascal Quignard, Tous les Matins du Monde, 1991, couverture du roman

Pascal Quignard, Tous les Matins du Monde, 1991, couverture du roman

L’histoire se déroule au XVIIe s. Les deux personnages principaux sont Monsieur de Sainte-Colombe et Marin Marais. Tout les opposent.

Monsieur de Sainte-Colombe est quelqu’un de démodé, de taciturne et d’austère qui a du mal a communiquer avec les autres il a du mal à communiquer: son seul moyen d’expression est la musique. Il a un grand dégoût du monde et de la Cour.

Marin Marais est ambitieux et voit dans la musique un moyen de changer de classe sociale. Il veut vivre dans le monde de la cour et avoir de la notoriété. Pour y arriver, il fréquente la famille de Sainte-Colombe et devient l’élève du maître à l’âge de 17 ans.

Les deux filles de Monsieur de Sainte-Colombe, Madeleine et Toinette, s’opposent également. Elles ont des caractère différent et son comme en compétition. Toutefois elles s’entendent bien.

Résumé:

Contrairement au film qui comte l’histoire de Marin Marais qui rencontre monsieur de Sainte Colombe et devient son élève, le roman nous raconte celle de monsieur de Sainte Colombe. Un homme mûr et austère, hanté par le souvenir de sa défunte femme qui aura pour élève Marin Marais, jeune homme mondain.

Celui-ci aura une liaison avec une de ses deux filles puis avec l’autre. Celles-ci ayant deux caractères différents: l’une, un caractère mondain et l’autre, austère, qui se suicide après l’échec d’un amour inconditionnel. Monsieur de Sainte Colombe se réfugie dans sa musique. Peiné par la mort de sa femme puis de sa fille, il ne pense plus qu’a jouer pour les morts avec des arias capable « d’imiter les inflexions de la voix humaine ».

Ainsi sa femme lui apparaît plusieurs fois et il joue le Tombeau des RegretsDu début à la fin, le roman s’inscrit dans la vanité avec la mort au cœur de l’intrigue.

Par Gwendolyn Colombo

UNE VANITÉ LITTÉRAIRE

LITURGIE DE LA MORT ET ROMAN DE LA PERTE

J’ai choisit ce roman afin de prendre conscience de cette expansion de la vanité touchant la littérature. On y retrouve la présence obsédante de la mort dans la vie des protagonistes. Pascal Quignard emploi la rhétorique de la tragédie.

Il reprend l’esthétique et la morale du XVIIe s. en insérant la mort d’un être aimé dès l’incipit du roman, chapitre premier et première ligne: « Au printemps de 1650, Madame de Sainte Colombe mourut ». De plus la composition musicale du Tombeau des Regrets oriente le sens de l’oeuvre. Au cœur de la vanité, le roman n’hésite pas à traduire celle-ci en peinture. En effet, le roman convoque la figure du peintre Lubin Baugin (1610-1663) dont une nature morte joue un rôle essentiel.

Lubin Baugin, Nature Morte aux Gaufrettes, v.1630, Paris, Musée du Louvre

Lubin Baugin, Nature Morte aux Gaufrettes, v.1630, Paris, Musée du Louvre

L’auteur n’hésite pas tout au long de son récit à souligné le caractère éphémère de la vie en nous confortant avec brutalité à l’inéluctabilité de la mort.

Ce court roman est dédié à Monsieur de Sainte Colombe, de son nom complet Jean de Sainte Colombe, (coïncidence notable avec le prénom de l’acteur incarnant le personnage: Jean-Pierre Marielle) un musicien (violiste, ou gambiste) de génie ne se souciant pas de jouer ni de composer pour le monde mais pour les morts.

L’œuvre fait plusieurs fois allusion aux vanités peintes mais elle est aussi en elle-même une vanité littéraire. Le roman témoigne d’une volonté d’épurer le récit pour traduire une morale: celle du « memento mori ».

ECRITURE DE LA PEINTURE

 Le peintre était occupé à peindre une table: un verre à moitié plein de vin rouge, un luth couché, un cahier de musique, une bourse de velours noir, des cartes à jouer dont la première était un valet de trèfle, un échiquier sur lequel étaient disposés un vase avec trois œillets et un miroir octogonal appuyé contre le mur de l’atelier.

    « Tout ce que la mort ôtera est dans sa nuit », souffla Sainte Colombe dans l’oreille de son élève. « Ce sont tous les plaisirs du monde qui se retirent en nous disant adieu. »

Extrait du roman de Pascal Quignard, Tous les Matins du Monde, Gallimard, 1991, chapitre XII.

En tant que lectrice à plusieurs reprise du roman, je peu affirmer que le talent de Quignard se révèle sous sa plume. Il arrive ainsi à rendre lisible  ce qui est d’ordre visuel. Ainsi la nature morte s’insère dans l’écriture par description de tableau ou d’un décor spatial. Les formes, les couleurs, les lignes; l’obscurité ou la clarté deviennent des mots.

De même, en tant que spectatrice du film, l’adaptation cinématographique de ce roman est aussi une preuve d’ingéniosité dans la mesure où le film éponyme donnera, le temps du tournage, une réalité à la vanité, inscrite dans le temps et l’espace.

Par Gwendolyn Colombo

VANITÉ DE PLUS PRÈS : LA COLLECTION VIRTUELLE DE RIJKSMUSEUM

Comment doivent se comporter les musées à l’époque du numérique ? Aujourd’hui presque chaque musée édite son site Internet pour tenir au courant les internautes des événements relatifs aux expositions et aux collections. Le Rijksmuseum d’Amsterdam va beaucoup plus loin en proposant aux visiteurs en ligne de créer un studio virtuel, des galléries personnels et d’étudier les œuvres à distance comme si l’on se trouvait devant elles grâce à la possibilité de zoomer. Il existe une version du site en anglais. Cette démarche de l’administration du musée nous semble être très progressive et utile pour les professionnels ainsi que pour les amateurs d’art.

Puisque le Rijksmuseum possède un nombre considérable de gravures, dessins et tableaux de vanité, ce service digital devient un instrument utile pour étudier les œuvres qui sont en rapport avec le sujet de la vanité sur Internet.

Les recherches des collection fonctionnent de la façons suivante : il faut cliquer sur la flèche dans la partie inférieur de l’écran, taper le mot clé (par exemple, le sujet, l’artiste, le lieu) dans l’espace « search ». Le site nous propose différents choix : soit voir toutes les référencés qui existent en musée : 56 référencés avec les images et 31 référencés sans image, soit voir les galeries personnelles des utilisateurs qui ont déjà fait le travail de tri. Par exemple Grégorie P Lehman a choisi 15 vanités.

L’autre avantage de ce site est qu’il permet de télécharger les images en très grande résolution. Pour le sous genre de la vanité chaque petit détail est importent, nous avons ainsi la possibilité de voir  jusqu’au plus petit grain de poussière sur les objets. L’utilisation dite artisanale des images est aussi possible. Si vous voulez un t-shirt avec la « Vanité avec la statue de tireur d’épine » de Pieter Clesz pourquoi pas ?

Pieter Claesz., "Vanité : nature morte avec le tireur d'épine", 1628. Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas

Pieter Claesz., « Vanité : nature morte avec le tireur d’épine », 1628. Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas

Se site a un désavantage : il n’y a pas de flux RSS. Le système de navigation peut sembler inhabituel par comparaison aux sites des musées, dont les pages d’accueil sont souvent surchargées d’information tel qu’elles sont difficilement trouvable si on a besoin de quelque chose de précis. Rijksmuseum ne fait pas la page d’accueil, il faut commencer par la recherche. Le site du musée ne présente pas beaucoup d’information mais il met en avant ces œuvres de façon très interactives en confirmant son statut du vrai musée virtuel.

Par Anna Turulina

VANITÉ DANS LES NATURES MORTES HOLLANDAISES

Dans le sens large, les vanités se réfèrent à toutes sortes d’objets artistiques qui portent un message de futilité de la vie et de mortalité de l’homme. Dans le sens restreint, on appelait vanités les tableaux de nature morte qui étaient répandus en Hollande au XVIIe siècle. Les monochromes de Claesz, les entassements couronnés d’une tête de mort de Steenwijck, ils interrogent et troublent le goût esthétique élevé avec le concept d’imitation de la belle nature. Qu’est ce que les peintres hollandais voulaient transmettre dans cette éloge à la mort ?

Harmen Steenwijck, Vanité, 1640. Museum de Lakenhal, Leyde, Pays-Bas

Harmen Steenwijck, Vanité, 1640. Museum de Lakenhal, Leyde, Pays-Bas

Pour bien comprendre le phénomène des vanités hollandaises, il faut s’intéresser au contexte historique de cette partie de l’Europe. La mort s’affirme comme le sujet des natures mortes vers 1620. Cette période représente celle de la fin de la Trêve de douze ans (1609-1621) entre les Provinces-Unies (Hollande) protestantes et les Pays-Bas catholiques sous l’influence espagnole. Les menaces de la guerre et ses conséquences néfastes se font jour. De plus, la peste dévaste les villes hollandaises entre 1624-1625 ainsi qu’en 1635. La mort est une réalité et l’esprit et elle y agi.

Les vanités hollandaises naissent à Leyde avec la proclamation  de David Bailly dans le milieu calvinistes et savant (encyclopédie Larousse). Cette initiative revient à son maître Jacob de Gheyn II, son premier tableau signée « Vanitas » est produit en 1603 (Metropolitan Museum, New York), en 1621 Bailly inaugure un nouveau tableau de Gheyn (Yale University) qui a définit plus ou moins l’iconographie et le style du genre : le groupement cohésif en forme de pyramide, la gamme monochrome, le  jeux de clair-obscur. La nouveauté se diffuse très rapidement autour de la Hollande où les peintres de natures mortes commencent à réaliser des vanités. En 1651 Bailly réalise « Vanté, nature morte avec le portrait de jeune peintre », l’une des plus riches et des plus complexes des vanités au niveau de son iconographie. 

David Bailly, Vanité, la nature morte avec le portrait d'un jeune peintre, 1651. Stedelijk Museum, Leyde, Pays-Bas

David Bailly, Vanité, nature morte avec le portrait d’un jeune peintre, 1651. Stedelijk Museum, Leyde, Pays-Bas

Concernant les origines de la vanité picturale, Jacques Derriulat propose une idée pertinente dans son discours « Vanité de la peinture et peintures de Vanité ». Il présente la vanité comme un revers de la nature morte, genre dont la naissance se manifeste avec le tableau du Caravage « Corbeille des fruits » (1596), la nature morte fonctionne comme une visualisation d’offrande, une tradition qui vient des temps anciens.

Caravage, Corbeille de fruits, 1596. Pinacotèque Ambrosienne, Milan, Italie

Caravage, Corbeille de fruits, 1596. Pinacotèque Ambrosienne, Milan, Italie

La plénitude des fruits et la beauté des fleurs symbolisent la gratitude de celui qui donne. Le don évoque le « re-don », la réciprocité du don confirme la stabilité et la prospérité de la vie. La nature morte nous montre l’aspect positif de la vie, qui séduit le spectateur par ces plaisirs et ces goûts. La vanité, au contraire, porte le concept de l’abandon qui est le deuxième sens de l’offrande : en sacrifiant, on renonce à quelque chose de valeur.

Par comparaison à la nature morte, qui s’adresse aux yeux,  la vanité, vise l’esprit comme son destinataire. Elle comporte un message chrétien de renonciation à tous les biens de ce monde pour la vie éternelle sous le protectorat de Dieu, qui se réactualise avec la doctrine protestante opposante à la richesse de l’église catholique. Les protestants saluent le rejet de l’envie de tous les biens terrestres devant la rencontre avec Dieux. Dans la Hollande protestante, cette idée devient essentielle pour la construction de l’identité nationale. A part les vanités proprement dites, on trouve de nombreux exemples de natures mortes ou de scènes de genre qui comportent en soient les rappels de la vanité de ce monde, comme par exemple les citrons demi pelé. Un concept nationale se formule : profitons des biens de ce monde gagné par le travail, mais n’oublions pas que tout est vain. Le parcours du Louvre « Nature morte : école du Nord », nous permet de voir l’iconographie habituelle de la vanité dans les natures mortes, comme par exemple le crâne.

Cependant, il ne faut pas regarder les vanités comme un manifeste monastique. Tout au contraire, le protestantisme n’accepte pas l’abandon de la vie quotidienne au profit de la vie sacrifiée a Dieu. L’abandon exprimé par la vanité est une chose mentale, une présence de l’idée de la futilité de son vivant. La pomme mûre est belle mais elle porte en soit la germe du ver qui la dévore. Il ne faut pas se laisser séduire. Enfin, la vanité porte un message : les choses terrestres ne sont pas telle quelle paraissent car elles sont toutes soumises à la mort. Remarquons aussi que René Descartes, un des principal représentant de la méthode scientifique et philosophique de mise en doute de tout ce que l’on voit, voyage en Hollande en 1629. Il n’y a pas de rapport direct mais il y fait des recherches plus approfondies, ce fait nous montre de quelles pensées étaient faites l’esprit de l’époque.

Cet esprit critique protestant, dans un certain niveau de spiritualité se manifestait dans la bonne volonté de renoncer à tous les biens de ce monde. La Hollande fut une terre féconde pour le développement des formes picturales indépendantes de vanité.

Par Anna Turulina

ALAIN CORNEAU, TOUS LES MATINS DU MONDE, 1991

LE RÉALISATEUR

Alain Corneau, photographie récente et anonyme.

Alain Corneau, photographie récente et anonyme.

Alain Corneau est né le 7 août 1943 dans le Loiret et est mort le 30 août 2010 à l’âge de 67 ans. Il est connu sous le titre de réalisateur français bien qu’à la place de ses études de cinéma il aurait voulu faire du jazz.

En 1960 il rencontre la fameuse « Ninique de Colombes » qui lui donnera ses premiers cours cinématographiques. Le début de sa carrière est marqué par le genre policier dont la construction marque un hommage au cinéma américain qui le fascine.

Après trois succès commerciaux, il réalise une série noire qui a laissé sa marque dans le cinéma français.Il adapte ensuite un premier roman historique, celui de Louis Gardel : Fort Saganne, avec Gérard Depardieu, malgré des conditions de tournage difficiles dans le désert.

Avec Tous les Matins du Monde, d’après le roman éponyme de Pascal Quignard, il rencontre un succès public et critique inattendu, sur un sujet quelque peu austère (l’histoire d’un violiste au XVIIe siècle) avec encore une fois l’acteur connu Gérard Depardieu et son fils Guillaume Depardieu.

En 2004, l’ensemble de son œuvre cinématographique détient le Prix René Clair. En 2006, Grégory Marouzé consacre à Alain Corneau un documentaire, « Alain Corneau, du noir au bleu », qui retrace le parcours du cinéaste, aborde sa mise en scène, ses influences et ses thèmes fondateurs.

Enfin, il meurt d’un cancer des poumons dans la nuit du dimanche 29 au lundi 30 août 2010.

LE FILM

Alain Corneau, Tous les Matins du Monde, 1991, affiche du film.

Alain Corneau, Tous les Matins du Monde, 1991, affiche du film.

Alain Corneau, Tous les Matins du Monde, 1991, affiche du film

Alain Corneau, Tous les Matins du Monde, 1991, affiche du film

Scénario : Pascal Quignard et Alain Corneau, d’après le roman de Pascal   Quignard

Décors : Bernard Vezat

Costumes : Corinne Jorry

Durée TV : 1 h 54 min

Acteurs : Jean-Pierre Marielle (Sainte Colombe), Gérard Depardieu (Marin Marais âgé), Guillaume Depardieu (Marin Marais jeune), Anne Brochet (Madeleine), Caroline Sihol (Mme de Sainte Colombe), Carole Richert (Toinette), Michel Bouquet (Baugin), Yves Gasc (Caignet).

Résumé :

L’histoire commence par la fin avec l’image de Marin Marais à un âge mûr. Celui-ci se souvient de son maître, un musicien solitaire, monsieur de Sainte Colombe. Le film raconte ainsi de cet homme austère, infligeant une éducation scolaire et musicale sévère à ses deux fillles après la mort de sa femme.

Alain Corneau dresse le portrait d’un violiste recherchant la perfection absolue dans son art. Marin Marais nous raconte l’initiation qu’il a reçue de monsieur de Sainte Colombe et sa maturation étant jeune, d’une soif de reconnaissance à la cour à, plus vieux, un musicien de l’ombre intransigeant.

À la suite d’une querelle avec son maître, Marin Marais poursuivit son apprentissage avec Madeleine, la fille aînée de Sainte Colombe, qui devint aussi sa maîtresse. Elle lui sacrifia tout, mais le jeune musicien s’éloigna pour mener une carrière brillante. La jeune femme se dessécha puis se suicida. Hanté par les secrets du grand maître, Marin Marais épia la cabane dans laquelle Sainte Colombe avait pris l’habitude de jouer pour faire revenir sa femme. Un soir, cependant, le vieil homme surprend son ancien disciple et lui révèle enfin son art.

Par Gwendolyn Colombo

CHAPITRE 9 DU LIVRE III DES ESSAIS DE MONTAIGNE: « DE LA VANITÉ »

Le professeur Frank Lestringant, dans son article  « Réflexion à propos du chapitre III, 9 des Essais, « De la vanité » de Montaigne«  (Etude Epistèmé (22,2012)), explique que Montaigne dans ses Essais « dénonce les multiples manifestations de l’orgueil humain » en offrant au lecteur une interprétation personnelle du thème de la vanité du monde, thème qui alimente son expression et sa pensée. Cette lecture offre la possibilité de comprendre l’ambiguïté, « l’ambivalence fondamentale », existant entre les deux aspects picturaux et littéraires des vanités, thème également abordé dans une étude très complète du professeur Thierry Brunel dans son article « Vanités textuelles », « Vanités littéraires », validité du concept et critères de reconnaissance dans la littérature du XVIIe siècle? »  (Etude Epistèmé (22,2012)), où il relève les traits caractéristiques liant la littérature à la peinture en allant au-delà de la simple idée de l’ut pictura poesis.

Le chapitre 9 apparaît comme étant le plus foisonnant du livre III des Essais de Montaigne, il illustre en effet le moment d’une déviation cruciale.

Montaigne utilise « l’écriture comme voyage sans  but et sans fin » pour décliner tous les sens possibles de la vanité à travers les diverses activités humaines décrites.

L’objet de la réflexion de Montaigne serait donc « l’éloge du mouvement et de l’errance comme procédure de jouissance ». La trajectoire circulaire que représente celle d’un tour du monde permet à l’auteur à la fois, par le mouvement, de découvrir la variété du monde mais aussi de se retourner sur lui même et de prendre conscience de soi. Le voyage serait un parcours intérieur fait de contradictions développant l’aspect corporel et intime du sujet. Ainsi, il relève la faiblesse de son âme face à sa façon d’aborder la mort et son attachement humain à la vie.

En effet, Montaigne aborde dans ses Essais la question de la préparation à la mort. L’exercice philosophique et religieux serait donc celui de cette  préparation. Il servirait, soit à bien vivre, soit à favoriser une bonne mort c’est à dire un passage vers l’au-delà : il est la preuve ultime de la constance dans l’instant de la mort mais aussi de l’unité de la vie. La mort dans la tradition philosophique est en effet le moment qui juge la vie. La philosophie apparaît donc comme un apprentissage de la mort, elle est l’activité sur laquelle nous cherchons la vérité, l’élévation de l’âme au-dessus de la sphère sensible, ainsi, le sage n’a pas peur de mourir.

Mais la vanité dans les Essais, c’est aussi et surtout le rapport à l' »excrément » c’est-à-dire, tout ce que produit le corps et est évacué par lui. Ainsi, « l’écriture est le produit de l’esprit comme l’excrément est le produit du corps ». De cette façon, l’auteur prend conscience de sa condition de vivant destiné à la mort, comme le sont les produits de ses réflexions qui suscite en lui tant d’orgueil et de suffisance. Ainsi, l’on remarque un jeu de l’auteur avec le mot « bulle », « emblème du vide et de la fragilité humaine » dans les tableaux de vanité. Il insiste sur le caractère transitoire de la vie humaine comme le font les œuvres picturales produites à la même époque que celle de la publication de ses Essais qui, de plus,  renouent avec le texte de l’Ecclésiaste plus qu’avec celui de saint Augustin.

Pour une étude tout aussi approfondie, je vous renvoie à l’article « La conscience de la vanité chez Montaigne »  par Luigi Delia.

Blandine C.