UNE ALLÉGORIE DE L’OPTIQUE RELIGIEUSE

LE VOLUME TRANSPARENT

Le volume transparent  est l’une des métaphores fréquentes de la peinture de vanité. Elle peut prendre une forme de boule de verre, de bulles de savon ou de verre vide. Le sens de ces symboles nous paraît évident : ils montrent a la fois la fragilité et la futilité de la vie humaine. Cependant la surface de verre illuminée a une troisième capacité iconographique – le « verre » convexe est capable de produire un reflet comme le fait un miroir. Que voyons-nous dans ce reflet ? Très souvent la lumière qui vient de la fenêtre hors carde du tableau ou, comme dans le tableau de vanité de Pieter Claesz, le reflet du peintre.

Pieter Claesz, Vanité avec violon et bille de verre, 1628. Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg

Pieter Claesz, Vanité avec violon et bille de verre, 1628. Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg

Qu’a-t’il voulu dire par ce reflet ? Est-ce une sorte d’humilité du génie qui se résigne devant la puissance du temps et de la mort ? Ou au contraire, est-ce un manifeste de son haut statut d’artiste ? C’est très probable.

Florence Bourgne dans son article « Medieval mirrors and Later Vanitas Paintings » propose une version originale de l’origine de ce symbole dans la peinture de vanité. Elle ne conteste pas les explications proposées auparavant mais elle pousse sa recherche iconographique plus loin.

LE MIROIR CELESTE

Elle trouve que le concept du miroir de glace convexe qui prend la forme de sphère vient du texte médiéval du XIVe siècle « Le Pèlerinage de le Vie Humaine » de Guillaume Deguilesville. Le personnage principal du roman voit dans son rêve un grand miroir qui montre la Jérusalem, un équivalent au royaume céleste, et révèle en lui l’envie de partir en pèlerinage :

Guillaume, de Deguileville, Le vision de Jérusalem, "le Rèlerinage de vie humaine, Pèlerinage de l'âme" 1404. BnF, Paris

Guillaume, de Deguileville, Le vision de Jérusalem, « le Rèlerinage de vie humaine, Pèlerinage de l’âme » 1404. BnF, Paris

Si comme j’estoie en mon lit

Avis m’ert com je dormoie

Qu je pèlerins estoie

Qu d’aller estoie excite

En Jherusalem la cite.

En un miroir ce me sembloit,

Qui sanz mesure prans estoie,

Celle cite aparceue

Avoie de loning er veue…

En 1420 Jean Gallops a écrit un prologue pour ce roman où il a repris la métaphore du miroir. Il reproduit le récit du roi David :

… Jan ay dist il pas oublie ta loy

mais me suis mire ou miroir de vérité par

lequel eue cognoissance de ma fragilité

et de la dignité de mon ame et du

perelinage que elle a afaire…

Une traduction en français moderne  nous donne : « Je n’ai pas oublié le parole de Dieux parce qu’il regardait dans le miroir de la vérité à travers lequel j’ai compris ma fragilité et la dignité de mon âme de faire un pèlerinage ».

Pourquoi, donc, il y a une association entre le miroir et la boule de verre ? Florence Bourgne explique qu’à l’époque, tous les miroirs en verre (par comparaison aux miroirs de métal poli) avaient été fait convexes à cause de la technique de sa production. Un petit miroir était un instrument fréquent pour un pèlerin qui l’utilisait pour regarder (le reflet s’agrandit) des reliques, ainsi, les miroir des pèlerins été vus comme des objets extrêmement précieux puisqu’ils avaient reçu le reflet d’un objet saint.

Le miroir convexe en verre donne à la fois la vision de la vie terrestre et du royaume céleste, donc il est un prisme qui transmet la lumière divine qui met en évidence la fragilité humaine mais promet en même temps un autre chemin à l’âme. Selon cette vision chrétienne, tous ce qui est terrestre va se détruire sauf l’âme immortel.

LE REMPLACEMENT DU MIROIR PAR LA VANITÉ

Cette relation délicate entre le miroir, la sphère de verre et le concept de vanité devait être assez évident pour les érudits de la fin du Moyen-Age puisqu’en 1505 après quelques éditions en français et en latin le miroir a disparu de la scène onirique du roman, il est remplacé par la vanité :

Pour le songe que jay songie auquel il come je croy na point de menchonge

ne chose vaine sans plus attendre

doy donner congie a loie de monde.

Hoc sompnicem quand vidi non est presertim inutile visum

aut inane. sed potioc docior

abitere omnem seculi vanitatem…

« À la suite du rêve auquel je songeai, dans lequel je crois qu’il n’y a pas de mensonge, ni de choses vaines, je dois m’éloigner des lois de ce monde (terrestre). Le songe auquel je songeai, n’est ni vain, ni vide, au contraire, j’appris a éviter toute la vanité de ce monde ».

Par cela nous voyons qu’au début du XVIe siècle, l’idée de la vanité de tout ce qui se passe dans le monde terrestre est déjà présent. Il faut attendre la fin du ce siècle pour que le concept puisse trouver la forme qui convient mieux, celle de la nature morte.

Il est quelque peu dommage que le books.google.com ne permet pas de lire la conclusion de cet article extrêmement intéressant mais même la partie accessible donne déjà beaucoup à réfléchir sur la vanité. Ainsi on peut y trouver non seulement un motif de la méditation sur la mort mais également un espoir.

Jacques de Gheyn, Vanité, 1603. Metropolitan Museum, New York

Jacques de Gheyn, Vanité, 1603. Metropolitan Museum, New York

Dans sa forme allégorique, les peintres expriment l’idée que si les choses terrestres comme des objets-symboles de la richesse, du pouvoir, de la gloire et des plaisirs sont mortels, ils vont être engloutir par le temps, l’âme humaine qui seule immortelle va dépasser la mort pour atteindre le royaume de Dieu. Et peut être, qui sait, cet âme invisible se cache dans le volume transparent reflétant la lumière divine.

Donc, la boule de verre, ou la bulle de savons, créent un effet de double optique, d’un prisme qui projette la vision du monde vain au ciel et qui visualise l’image de promesse céleste pour ceux qui attendent la mort avec l’humilité et l’espoir. Il nous semble que c’est n’est pas hasard que dans le tableau Vanité de Jacques de Ghein la sphère est présentée comme un objet de dévotion.

Par Anna Turulina

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