UNE VANITÉ CINEMATOGRAPHIQUE

« Toutes notes doit finir en mourant » . Dès les premières minutes du film, par la réplique de l’acteur Gérard Depardieu, le film Tous les Matins du Monde d’Alain Corneau témoigne d’une grande vanité cinématographique.

Commençons par la musique baroque du film issue d’une collaboration avec Jordi Savall. La composition musical du Tombeau des Regrets adopte un rythme baroque élégiaque et lent, traduisant la nostalgie et l’austérité du personnage. La musique est l’art le plus éphémère et évanescent et les instruments de musique, en particulier la viole de gambe, étaient souvent représentés dans les œuvres peintes du XVIIe s. De plus les gammes montantes ou descendantes suggèrent les tribulations de l’âme et sa transcendance.

Comme le roman, le film se structure autour de ce qui fait la force du Tombeau des Regrets. Le film joue sur l’onomatopée d’une note répétitive qui donne à entendre la présence de la mort. D’ailleurs il s’agit d’: « arias capables de réveiller les morts » (p.115 du roman).

Ensuite, le fameux tableau de Monsieur Baugin, dont le roman fait référence en début du chapitre XII, est repris au cinéma par Alain Corneau. La scène picturale où apparaît le tableau de Baugin, commandé par Monsieur de Sainte Colombe pour commémorer la première apparition de son épouse dans sa cabane, est fortement caractéristique de ce qu’est la vanité cinématographique.

Lubin Baugin, Nature Morte aux Gaufrettes, v.1630, Paris, Musée du Louvre

Lubin Baugin, Nature Morte aux Gaufrettes, v.1630, Paris, Musée du Louvre

Alain Corneau, Plan 169, arrêt sur image, Tous les Matins du Monde, 1991

Alain Corneau, Plan 169, arrêt sur image, Tous les Matins du Monde, 1991

Aux alentours de la 34ème minute du film, le réalisateur utilise la fondue enchaînée (liaison de deux plans par superposition)  afin de passer d’une image à une autre sans changer de plan fixe: de telle sorte on passe de la séquence filmée du décor de la table de Sainte Colombe à la séquence filmée de la représentation pictural de ce décor, à savoir la peinture Nature Morte aux Gaufrettes de Baugin ci-dessus.

En parlant de décor, celui-ci est conforme au dispositif de la nature morte en peinture et de la vanité. Un gros plan nous montre la gaufrette brisée sensée attester la présence de la défunte Madame de Sainte Colombe. L’ensemble présente des couleurs saturées et des contours précis comme dans toutes les natures mortes de Baugin. Un des rares mouvements de caméra du film, un léger travelling (déplacement de la caméra sur rails ou grue) arrière, déplace le tableau sur une autre table, dans la chambre de Sainte Colombe. Une bougie, dans le cadre de l’écran éclaire le cadre du tableau.

Georges de La Tour, Le Rêve de saint Joseph, v.1640, Nantes, Musée des Beaux-Arts

Georges de La Tour, Le Rêve de saint Joseph, v.1640, Nantes, Musée des Beaux-Arts

Alain Corneau, Plan 567, arrêt sur image, Tous les Matins du Monde, 1991

Alain Corneau, Plan 567, arrêt sur image, Tous les Matins du Monde, 1991

Pour finir avec un dernier exemple de ce que nous appelons vanité cinématographique, notons la dernière scène du film qui est la dernière leçon de musique donné par Monsieur de Sainte Colombe à Marin Marais. Cette séquence est une tentative de communication artistique entre peinture, écriture et cinéma. L’image est sombre avec pour tout éclairage une petite bougie représentant le peu de temps qu’il reste à Sainte Colombe avant sa mort. C’est une véritable recomposition d’un tableau en clair-obscur à la manière des peinture de Georges De La Tour. Les mains réunies autour de la chandelle assombrissent l’image au moment où Sainte Colombe parle de « réveiller les mort » comme pour marquer le symbolisme de l’au-delà.

De nombreuses similarités avec les peintures de nature mortes (clair-obscur et vanités) du XVIIe s. apparaissent dans le film: en voici un exemple des plus frappant:

Lubin Baugin, Nature Morte à l'échiquier, v.1630,  Paris, Musée du Louvre

Lubin Baugin, Nature Morte à l’échiquier, v.1630, Paris, Musée du Louvre

Alain Corneau, Plan 273, arrêt sur image, Tous les matins du Monde, 1991

Alain Corneau, Plan 273, arrêt sur image, Tous les matins du Monde, 1991

Par Gwendolyn Colombo

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