Le « Memento mori » dans la conscience médiévale 1/3 : Le « Dit des trois morts et des trois vifs »

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C’est alors que les populations connaissent, au Moyen Âge tardif, une baisse générale du niveau moral, et que la légitimité du pouvoir temporel de l’Eglise est mise en doute, que s’installe dans les consciences une nouvelle spiritualité. Le monde occidental, à cette époque, doit en effet faire face, non seulement aux épidémies, notamment la peste noire entre 1347 et 1352, mais également à la famine, tandis que les grandes puissances subissent les conflits : la guerre de cent ans, mais aussi l’opposition des Guelfes et des Gibelins en Italie, voyant la papauté réduite à s’échapper à Avignon, de 1305 à 1376, sous l’hostilité des impérialistes et des grandes familles romaines voulant s’emparer du trône pontifical. De retour à Rome, la pression exercée par le peuple romain oblige les cardinaux, en majorité français, à élire un pape italien, Urbain VI, réformateur autoritaire dont ils remettent vite en cause le pouvoir mal acquis. Ils réorganisent un conclave et élisent un antipape, Clément VII. C’est le début de ce que l’on appelle, le Grand Schisme d’Occident, divisant l’Europe pendant près de quarante ans, de 1378 à 1417, entre l’autorité des papes de Rome et celle des papes d’Avignon.

C’est dans ce contexte, où la mort apparaît particulièrement menaçante, qu’elle se place aussi au centre des préoccupations morales et religieuses. Car dans l’esprit médiéval, elle frappe avant tout afin de punir le pécheur. Inévitable et cruelle, c’est par la volonté de Dieu qu’elle intervient pour faire justice sur l’humanité impure. Mais alors que l’enveloppe charnelle périe, comme le rappellent les représentations cadavériques des églises, il est maintenant possible de sauver son âme qui, elle, est immortelle. C’est ce qu’enseignent les prédicateurs des ordres mendiants dans leurs sermons publics, cherchant, dans cette nouvelle sensibilité face à la mort omniprésente, à orienter le regard du fidèle vers un au-delà qui peut être meilleur. Mais il lui faut, afin d’être assuré du Salut dans l’immortalité, purifier son âme en menant une existence terrestre pénitente et exemplaire, dédiée à son prochain, à l’Eglise et à la dévotion. Ces activités ont pour but de préparer le fidèle au jugement individuel qu’il subit lors de sa mort, et de lui ouvrir les portes du Paradis.

Afin de rendre les foules sensible à cet enseignement, les prédicateurs utilisent notamment le procédé rhétorique de l’exemplum. Il s’agit de véhiculer des valeurs morales à l’aide d’un langage référentiel adapté au public visé. Les sermons sont donc agrémentés de récits, souvent empruntés à la culture populaire ou mettant en scène des personnages connus aux vertus avérées, faisant parfois appel à un support visuel rendant l’anecdote plus vivante. Certains thèmes, comme les récits d’apparitions, étaient entretenus par les prédicateurs car inspiraient la crainte, véritable moteur dans la recherche du Salut. D’origine plus populaire, bien que contribuant tout autant à la méditation sur la mort, le premier thème qui nous intéresse met en scène un jeu de miroir incitant les vaniteux à un retour sur leur existence caduque.  

  • Le Dit des trois morts et des trois vifs: « Nous fument ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes »

Ce thème, qui apparaît dans la seconde moitié du XIIIe siècle sous sa forme littéraire en Occident, met en scène trois jeunes nobles cavaliers se retrouvant face à face avec trois cadavres en décomposition qui se raniment à leur présence. Le récit de cette rencontre bénéficie d’une grande fortune dans toute l’Europe jusqu’au XVe siècle. Comme la grande majorité des textes médiévaux, il fit, au fur et à mesure de ses transmissions, l’objet de divers remaniements ; cinq versions en langue française sont en effet connues à ce jours, ainsi que trois en allemand, une en italien et une en latin, chacune ayant bénéficié d’une large diffusion. Bien qu’il soit certain que les écrits français soient antérieurs aux rédactions en langues étrangères, l’on ne connaît ni l’ordre de composition des Dits, ni leurs origines, que certains attribuent à un dicton que l’on retrouve en Arabie, bien avant le VIe siècle, dans un poème attribué à Mouddhadh, roi de la Mecque, qui écrit « Sais-tu ce que disent les tombes ? Elles disent : nous fûmes ce que vous êtes, vous serez ce que nous somme ». Enfin, certaines hypothèses proposent une prédominance de l’image sur l’écrit, les plus anciennes représentations du thème datant du début du XIIIe siècle, notamment à Metz, aujourd’hui détruite, mais aussi à Melfi (image en-tête), en Italie. Il y connu une très grande vogue, s’insérant dans le genre des Contrasti dont l’idée première est de « donner une apparence concrète à des faits, à des idées abstraites que l’on oppose pour mieux les animer. » 1 Ici, comme nous l’avons évoqué, il prend la forme d’un récit d’apparition, « utilisé par les prédicateurs pour inspirer une crainte salutaire aux inconscients et inciter à la pénitence »2.

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Buffalmacco Buonamico, Triomphe de la Mort (détail), 1335-1340, fresque, Camposanto, Pise

Car si les morts se raniment, c’est qu’ils ont une leçon à apporter aux vivants: le premier en effet, tantôt duc, évêque ou pape, selon la version, rappelle que la mort est inévitable. Le second, parfois comte ou cardinal, insiste sur la folie des hommes qui se détournent du Paradis pour les biens terrestres, tandis que le troisième, marquis, roi ou notaire du pape, menace quant à lui les mortels de la justice divine qui peut se venger à tout moment. Parmi les jeunes nobles, le premier se lamente sur la nécessité de mourir et les misères de cette vie. Le second se repent de son aveuglement alors que le troisième fait remarquer que Dieu ne veut point leur perte, car cette apparition qu’il leur envoie doit pouvoir leur servir d’exemple. Cette histoire, dans certaines versions, est racontée par un ermite que l’on associe à saint Macaire, Père du Désert, qui invite les vivants à la réflexion et à la méditation sur leur sort.

Ainsi abandonnent-ils les vanités de ce monde, généralement présentes dans l’iconographie à travers la représentation de la pratique de la chasse au vol. Celle-ci n’est pourtant décrite que dans l’une des versions françaises du poème, postérieure à certaines images dans lesquelles elle est donc incluse, non pas en tant qu’élément narratif, mais comme détail à valeur symbolique attestant, au moins pour cette version écrite, d’une prédominance de l’art visuel. Activité réservée à la noblesse, la fauconnerie est particulièrement appréciée par les plus aisés et participe d’un rituel de monstration où pouvoir et richesse sont en jeu. Elle prend très vite une connotation négative chez les clercs, qui l’associent dans les poèmes moraux et exemplaires, à une activité détournant des réalités supérieures. Autrement dit, le fauconnier s’apparente au pécheur oubliant le Salut pour les fugaces plaisirs terrestres. Le faucon, dans ce cas, image du noble jeune, beau et orgueilleux, renvoie donc à la vie passée des pécheurs se repentant de leurs actes. Attribut social renvoyant aux mœurs courtoises et ainsi inscrit dans la symbolique de la pénitence, il apparaît donc dans l’ensemble des thèmes mettant en jeu la mort, puisqu’elle saisit tous les mortels, même les plus riches et les plus glorieux d’entre eux. Ce présage envoyé par Dieu est donc à interpréter comme une prévention contre le péché par l’attaque de la vanité et de l’ostentation.

Blandine C.

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Notes bibliographiques:

  1. GLIXELLI Stefan, Les cinq poèmes des trois morts et des trois vifs, (thèse), Paris, Champion, 1914
  2.  TENENTI Alberto, La vie et la mort à travers l’art du XVe siècle, Paris, Armand Colin1952
  • GUERRY Liliane, Le thème du « Triomphe de la Mort » dans la peinture italienne, Paris, Maisonneuve, 195

Compléments:

 

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